Pour la première fois depuis cinq ans, je sors de mes catacombes où mon état de juge au rebut m’a confiné, très content d’y accueillir bientôt mon cher collègue pré-retraité, my dear Hinri, avec qui je pourrai discuter pendant l’éternité, certain que nos points de vue ne se rencontreront jamais puisque, quand de guerre lasse, j’opinerai dans son sens, il changera aussitôt de camp pour se retrouver dans le mien : tel est notre destin d’être amicalement et pour toujours bardé d’opinions contraires !
Mais je devrai d’abord m’efforcer – en vain d’ailleurs – de le convaincre de la béatitude de la retraite ! Mais comment y parvenir vis-à-vis de celui qui n’accepta jamais nos humbles vacances judiciaires, profitant de celles-ci pour forcer nos greffières à un marathon de jugements qui ne prenait fin qu’avec la rentrée. Comment réussir l’éloge de la paresse à l’égard de qui cultive avec frénésie le vice de l’ouvrage sans cesse inachevé. Cet homme est une horloge sans remontoir, doté d’une pile inusable et d’un mécanisme allergique à tout détraquage ! Dès lors, la reconversion au temps qui passe, sans rien en faire, quel vaste programme, à vrai dire quelle œuvre insurmontable !
Imaginons comment utiliser cet homme industrieux dans l’état de retraité à qui toute industrie est désormais interdite !? Quel sera son nouveau destin ? Va-t-il comme Candide, cultiver son jardin ? Il se lamentera de ne plus rencontrer de contradicteur, les taupes, musaraignes et mulots étant des personnages plutôt taiseux et fort peu portés à la discussion. Va-t-il entreprendre à pied, le bon pèlerinage auprès de St-Jacques de Compostelle ? Renseignements pris, le bon St-Jacques n’en veut à aucun prix. Jusqu’ici ses visiteurs l’ont toujours louangé et béni ; ce n’est pas après des siècles de gloire qu’il acceptera la contestation.
Désespérant pour le futur du plus récalcitrant des bienheureux élus au repos éternel et, dans la recherche de la solution finale, voici que pour mieux appréhender l’avenir, je me suis penché sur son passé.
Monsieur le Président et Monsieur l’Auditeur du Travail ont fait de notre juge jubilaire un éloge académique ; permettez, mes chers collègues, qu’un ancêtre de votre corporation, l’homo archivus que je suis, tente sur la personnalité de notre héros, une recherche scientifico-généalogique. Comme il y va de tous les grands hommes , des savants austères fouillent dans le plus lointain passé de ces humains supérieurs pour y découvrir l’origine et l’explication de leurs gênes.
Dans la tradition biblique de l’humanité, celle-ci a failli disparaître par la colère de Dieu ; seul Noé, sa famille et un couple de chaque espèce trouvèrent grâce devant le céleste courroux. Remontons donc au déluge ou tout juste après, lorsque Noé et ses enfants virent, après le retrait des eaux, la terre reverdir et pousser la vigne. Et le livre de la genèse parlant de Noé, s’exprime alors en ces termes : « Il but du vin, s’enivra et se dénuda au milieu de sa tente. Cham vit la nudité de son père et en fit parler à ses deux frères au dehors. Sem et Japhet prirent un manteau et le mirent à eux deux, sur leur épaule, puis, marchant à reculons, ils couvrirent la nudité de leur père. Leur visage étant tourné en arrière, ils ne virent pas la nudité de leur père ». Vous savez qu’à son réveil, Noé maudit Cham et la race de Canaan qui devint l’esclave de ses frères Sem et Japhet.
Ici se pose la question délicate, H.V.O. est-il descendant de Cham, race maudite ou issu des bons fils Sem et Japhet qui couvrirent leur père ? La réponse logique et génétique nous est donnée par la jurisprudence d’H.V.O. lui-même. Ce n’est pas pour des prunes qu’envers et contre tout et notamment envers la Cour de Cassation, H.V.O. a toujours défendu l’incorporation des vêtements de travail dans le salaire de base. Jamais H.V.O. n’aurait accepté que Noé se dénudât après le travail de la vigne ; qu’il s’enivrât, très bien ; qu’il se dénudât, jamais ! Nous savons ainsi avoir affaire à un descendant de la race élue de Sem ou Japhet !
Mais je vous vois, êtres impies et sans Dieu qui peuplez ici nombreux cette salle, proférant que vous n’avez qu’une confiance limitée dans les élucubrations légendaires de la Bible et que vous souhaiteriez une explication scientifique qui, du bing bang aux grands singes anthropomorphes, nous conduirait sur les traces d’H.V.O. Eh bien, voici le résultat de mes recherches laborieuses : Il est bien difficile de distinguer des parcelles d’H.V.O. dans le bing bang originel, il y a, il est vrai, quelque 15 milliards d’années et pas davantage quand il y a 4 milliards 600 millions d’années, la terre, notre planète, s’est formée. Dans les premières cellules vivantes possédant un noyau, y-avait-il déjà un noyau-dur à cuire – du nom d’H.V.O. ? Où et comment : mystère et boule de gomme !
Mystère aussi, sa présence, il y a 230 millions d’années parmi les premiers dinosaures et mammifères encore que… encore que, en sa qualité d’hennuyer de bonne souche malgré un nom ménapien, je pencherai pour l’iguanodon de Bernissart mesurant 9 m. de haut, 10 m. de longueur et pesant 5 tonnes. Cinq tonnes, c’est vraiment beaucoup, direz-vous, si on compare avec un H.V.O. d’aujourd’hui. Mais réfléchissons un peu : si l’on y ajoute les codes belges toujours à sa portée et tous les ajouts savamment découpés et collés ainsi que le poids de ses jugements en réouvertures des débats, on trouvera sans doute là l’explication des cinq tonnes !
Après la disparition des dinosaures, nous avançons lentement dans les différentes ères : voici les premiers singes quelque 40 millions d’années avant cette soirée et bientôt six millions d’années seulement de nous, c’est l’époque de l’homo erectus (tout à fait erectus que nous distinguons ainsi malgré ses vêtements de travail) et là, je crois bien repérer une variante originale, l’homo Vanoverstratus. Et l’homo sapiens, H.V.O. est-il passé par là ? En dépit de mes efforts à la trace, je ne vois pas vraiment qu’il soit de la race sapiens.
Enfin, avec l’apparition des hommes de Cro Magnon, Néanderthal et autres cousins de Spy, nous entrons dans l’industrie de la pierre, au cours de laquelle l’homo Vanoverstratus se couvre de peaux de bête dont le coût sera répercuté dans le prix de revient du silex avant que la sécurité sociale et l’homo Vanoverstratus moderne ne décidèrent du sort de l’homme de la pierre, victime d’un accident de travail.
Et nous entrons déjà dans les âges préhistorique et historique, le temps de quelques secondes par rapport à la vie avant l’ère quaternaire.
Au temps de Jules César et la conquête romaine (tu vois, Henri, il y avait déjà en ces temps-là un Jules pour t’enquiquiner !!) à l’époque de la guerre des Gaules, dis-je, les Belges étaient les plus braves (selon les commentaires du cousin Jules) parce qu’ils vivaient les plus éloignés de la civilisation et que les délices de celle-ci ne les avait pas encore amollis. Et les plus braves d’entre eux, les plus éloignés de la civilisation, étaient au nord, les ménapiens. Le druide Vanoverstratix faisait-il partie de la tribu des Ménapiens ou des Nerviens où beaucoup plus tard sa descendance a fait souche. Le nom et la bravoure du descendant que nous connaissons le mieux inclineraient à le croire bon ménapien bien qu’aujourd’hui, il en ait quelque peu oublié la langue.
Au cours des premiers siècles de l’ère chrétienne, notre contrée gallo-romaine a subi les invasions des Goths, des Wisigoths ; et lorsque nous étions à l’école, nous y ajoutions volontiers les saligauds. Ce n’était évidemment qu’une aimable plaisanterie de potaches et les ascendants Vanoverstratix n’en faisaient bien sûr point partie pour la bonne raison que ces saligauds n’existaient que dans notre imagination débridée.
Vint l’invasion franque et l’implantation de la dynastie mérovingienne à Tournai avec notre roi Childéric Ier. C’est alors que le Vanoverstratix de l’époque se présenta dans la cité royale pour briguer la Cour de Cassation du bon roi Childéric. Il déploya un tel zèle en faveur de l’Etat childéricien que le bon roi Childéric fit ciseler pour son épouse Cunégonde des abeilles en or serties de pierreries si brillantes qu’on pouvait s’y mirer, si bien qu’en les recevant des mains de son mari Vanoverstratix, an nom du roi, la belle Cunégonde s’écria : « Ah je ris de me voir si belle en ce miroir ». Ce fut à ce moment qu’un gamin de Tournai – vous savez, de ceux qui sonnent à les portes et qui font tcher les séaux tchan qui siont plein d’ieau » - un gamin de Tournai s’écria en face de Cunégonde : « Qu’t’dis », l’expression est restée si populaire qu’elle est entrée dans l’histoire.
Il arriva qu’un peu plus tard, Childérix mourût et que son fils Clovis guerroya vers le Sud, établissant d’abord son royaume à Soissons où un fils de Vanoverstratix, quelque peu maladroit, cassa le vase ; puis Clovis s’établit à Paris où ce même fils fonda « les Folies Bergères ».
Après Clovis, le temps m’a manqué pour explorer davantage dans le passé de notre juge jubilaire. Je m’en console en me disant que dans l’avenir qui nous est grand ouvert à tous deux, nous pourrons ensemble nous lancer à la conquête de nos racines généalogiques.
Je me vois déjà cherchant avec lui nos aïeux dans la bataille des Eperons d’or le 11 juillet 1302 ; son aïeul à lui combattait vaillamment dans les rangs des communiers flamands, brandissant un « goedendag » et jurant dans la langue de Vondel avec un déplorable accent du Roeulx tandis que mon aïeul, du côté de la chevalerie française avec le seigneur de Mouscron, se faisant héroïquement massacrer par le goedendag de Van Overstraeten car entretemps, Vanoverstratix avait germanisé son nom.
Bien sûr, la chevalerie française fut battue à plate couture dans la plaine de Groening mais n’oubliez pas, cher collègue, que vous-même fûtes défait pour de bon quelque temps plus tard aux revanches de Mons-en-Pévèle et West-Roozebeke.
Mais nous voici déjà à la Révolution française où vous savez, la jeune république annexa notre petite terre d’héroïsme de 1794 à 1815. L’aïeul d’Henri ne l’entendit pas ainsi : il eut la curiosité d’aller voir de l’autre côté du carcan de la guillotine ce qui s’y passait et en perdit la tête.
Heureusement pour son descendant, sous Guillaume d’Orange, il fut seulement arrêté pour avoir contesté l’arithmétique hollandaise et le roi eut quand même la bonté de lui faire porter des oranges en prison où il moisit jusqu’à ce que le Belge se décida à sortir du tombeau.
Enfin, en 1970, le dernier rejeton des Vanoverstratix sous Childéric, devenus ensuite des Van Overstaeten dans la plaine de Groening, descendit un jour de Bruxelles à Tournai où un illustre linguiste local, le chevalier Guilbert de la source des Mottes, requit qu’on l’appelât désormais en picard sous le nom de Vanoverstratte.
Tu vois, mon cher Henri, j’en ai presque fini et tu pourras dire que comme d’habitude, j’ai dit n’importe quoi ! Grâce au ciel, nous avons tout l’avenir devant nous pour confronter nos vérités, dans l’espoir qu’elles ne seront jamais les mêmes car si un jour tu devais tomber de mon avis, je m’inquièterais très sérieusement et j’irais soufflant dans l’oreille de nos collègues : « J’ai bien peur qu’Henri ne commence la maladie d’Alzheimer ou quelque autre démence sénile !
Ce n’est pas pour tout de suite ; je vois à tes yeux vifs que tu es prêt à te lever pour m’apporter la contradiction.
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