mardi 20 avril 2010

Mes curés




Pour tous ceux qui, dans ce siècle de la fusée, essayent de « vivre » en résistant le mieux possible à l’envahissant activisme qui déborde sur toutes les plages de la vie, la détente s’inscrit comme une nécessité. C’est vrai pour les prêtres. C’est même vrai pour les laïcs.
Pour ma part, je me contenterai d’esquisser le tableau d’un monde assez particulier – très original peut-être – mais très sympathique aussi, le monde de « mes curés ». Sans prétention d’étude psychologique, ceci n’est que le tableau d’un peintre-amateur qui brosse à gros traits avec un couteau dont la lame a connu des temps meilleurs. Mais qu’on me pardonne l’épaisseur du trait, parce que j’échangerais volontiers le produit d’une collecte au profit de la basilique de Koekelberg contre une oraison jaculatoire pour la détente que cela me procure…
Parce qu’ils sont nombreux « mes curés » de tout calibre, de tout charisme, il m’est difficile de les classer par catégories, mais qu’il me soit permis d’esquisser certains types qui, l’imagination et l’indulgence du lecteur aidant, pourront être considérés comme des prototypes.

Le curé littéraire
Il en est qui écrivent parce qu’ils ont quelque chose à dire, d’autres parce qu’on le leur demande, d’autres, moins nombreux, parce que cela s’inscrit dans leur mission pastorale. Les plus audacieux éditent. Pas toujours un livre. Parfois. En général, ils commencent par une revue. La tendance générale d’une revue est d’être périodique. Je connais des revues qui paraissent à un rythme régulièrement irrégulier (1). Est-ce toujours la faute du pionnier ? Que non ! Il y a les collaborateurs, il y a surtout l’imprimeur. Pour celui-ci, il n’y a jamais de problème. « Mais, bien sûr, Monsieur l’abbé, on vous la sortira à temps. On rattrapera le temps perdu. Pensez-vous ? Vous aurez les épreuves… Attendez donc… Jeudi prochain, sans faute ». Ce que l’interlocuteur n’a pas remarqué, c’est que ce roublard émule de Gutenberg avait jeté un coup d’œil discret sur le calendrier pour s’assurer que le jeudi en question était bien le jeudi de l’Ascension, qu’il se trouverait ainsi dans l’obligation de renoncer à cette échéance, car en artisan très chrétien, il s’interdit toute activité professionnelle un jour d’obligation. Il aura d’ailleurs soin d’ajouter qu’en patron très social, il a dû accorder congé à son personnel pour le reste de la semaine, mais « sans faute pour lundi, mardi au plus tard, les épreuves seront là ». Et, en effet, très souvent pour le mercredi le rédacteur en chef dispose des documents. Mais ces avatars n’agacent que fort peu l’admirable persévérance de notre curé-éditeur qui n’en continue pas moins, entre les sarcasmes de ses confrères de conférence, les négligences toujours justifiées – sinon justifiables – de ses collaborateurs et les parades de son imprimeur, à écrire, à diffuser par la typo, l’offset ou l’hélio tout ce qui se trouve être pour lui le message à transmettre à ses ouailles-abonnées. Trop heureux du reste, quand il ne doit pas publier dans « Le courrier des lecteurs » une riposte d’un Alceste d’extrême-gauche ou droite – le style est souvent riche et le ton impertinent – où l’on renvoie la ménagère à ses casseroles et le curé faire lonlaire (2).
Dans certaines régions, l’engouement est au journal paroissial. On n’en trouve guère de comptes rendus dans aucune note bibliographique et ça ne figure à aucune revue de presse, écrite ou parlée. Et pourtant, quelle richesse et quelle variété ne trouve-ton pas dans cette littérature ? Certains curés écrivent comme ils parlent, même si d’adroites et stratégiques préoccupations pastorales les ont habitués à ne plus utiliser que le dialecte du lieu qui ne rappelle que de loin la langue de Molière. Mais ce qui, particulièrement, a établi la réputation de ces feuilles, c’est l’assurance avec laquelle on vous y dilue un commentaire d’épître avec l’aspect moral d’un fait-divers, assaisonné d’une invitation à participer à un pèlerinage en autocar chauffé. C’est ainsi qu’on a pu découvrir une émouvante invitation à assister à une bénédiction de layette après le salut d’action de grâces célébrant le jubilé de cinquante années de vie religieuse de la Mère supérieure de l’école paroissiale. Même si l’on rappelle immédiatement après que le ciné-forum du mois sera agrémenté de la projection du film « La chasse à l’homme », il n’y aura que peu de lecteurs pour s’en étonner, mais tous les paroissiens engagés trouveront fondé le rapport que leur curé adressera à son autorité décanale prouvant par ces émissions qu’il possède une communauté vivante.

Le curé artiste
Ils sont nombreux ceux qui chantent et qui font chanter. Beaucoup par goût - qui est aidé parfois de dispositions naturelles - d’autres par devoir parce qu’ils ont hérité d’une chorale et qu’il faut continuer les traditions de sainte Cécile. Ils sont, en général, heureux et sèment autour d’eux une joie jeune et franciscaine. C’est rarement parmi ceux-là qu’on trouvera des champions de la sociologie et de la statistique. Mais comme ils sont généralement sociables, ils s’en passent allègrement et diffusent un rayonnement non amidonné. Et je ne fais nulle allusion aux vedettes en soutane que l’on a vu produire par les différentes congrégations religieuses ces derniers temps et dont l’énumération devient plus longue chaque année, mais de ces obscurs et sans grades qui, même s’ils confondent l’adagio et l’allegretto, n’en sont pas moins de zélés serviteurs d’Euterpe. A côté, il y a ceux que le Providence n’a nullement doués pour ce genre de sport et qui après vingt-cinq années d’exercice du sacerdoce ne savent toujours pas entonner le Credo sur un ton acceptable. C’est, en général, ceux-là qu’on engage à pousser la romance, entre la poire et le fromage, lors de célébrations pantagruéliques. J’ai connu dans ma jeunesse un séminariste – qui est aujourd’hui un très digne curé de campagne – dont l’absence de dispositions était aussi évidente en musique qu’en musiquette. Or, dans notre groupement de jeunesse, nous avions coutume d’interpréter des rengaines, dont une spécialement qui chantait l’honneur, la grandeur et le panache de notre institution. Le refrain avait un certain air guerrier – un air à moustaches, comme disaient les grognards – et on lui ajoutait toujours pour terminer un « ta-la-la-tsin-tsin » sur un diapason qui mettait en péril la placidité du plafond qui, en parfait plafond de local d’œuvres, était nécessairement vétuste. Arrive une manifestation exceptionnelle, avec présence épiscopale et l’on prépare force saynètes et chants. La dernières interprétation revenait au groupe entier et était justement cette marche para-militaire qui produisait dans nos âmes l’émotion qui étreint les vétérans du roi Albert à l’audition de la Brabançonne. Tous les cadres recommandèrent bien à tous les gars d’éliminer pour cette prestation qui se voulait artistique le « tra-la-la-tsin-tsin » qui remplaçait l’accompagnement orchestral. De multiples répétitions permirent aux dirigeants d’espérer que le grand jour arrivé, tout le monde aurait pris l’habitude d’éliminer cette fantaisie terminale. Et les espoirs ne furent nullement déçus parce qu’aucun des petits gars ne fit mine d’embrayer dès la fin de la ballade. Mais on avait compté sans le brave abbé qui, bien sûr, n’avait assisté à aucune des répétitions, étant donné le peu d’ouverture que tout un chacun lui concédait vis-à-vis de l’art lyrique. Il se trouvait au milieu d’un groupe chantant à tue-tête avec un tel cœur que cela en devenait contagieux, au point qu’il ne sut résister à une participation vocale et au moment de l’apothéose, on put entendre une seule voix, ressemblant à celle d’un député au lendemain d’une campagne électorale, clamer candidement un « tra-la-la-tsin-tsin » déclenchant ainsi un fou rire général partagé par les participants et l’auditoire. A l’abri de toute aventure de ce genre durant quinze années de professorat, le digne ecclésiastique chante aujourd’hui, en accord avec ses supérieurs, les chants français que recommande la nouvelle liturgie. Est-ce en accord avec ses paroissiens ? Sa paroisse est rurale, il ne s’y trouve pas de conservatoire, peu d’esprits critiques et tout le monde s’y porte bien…

Le curé et le bedeau
Il ne faut pas être doué d’une sagace pénétration pour découvrir qu’un personnage très influent de nos paroisses, souvent omnipotent, est le bedeau. Il fait la joie des enfants de chœur, parfois le scandale des rombières, souvent le tourment de son curé. Si les murs de sacristie pouvaient parler et s’exprimer aussi librement que ne le font certains bedeaux vis-à-vis de leur pasteur, l’on ouïrait d’étonnants dialogues entre les curés et leurs parastataux. En effet, le bedeau (du latin bidellus, provenant d’un hypothétique francique bidil) (3) se considère comme investi d’énormes responsabilités, tenant entre le clerc et le diacre, et célébrant souvent emphatiquement les grandeurs et les servitudes bedeliennes. Ce qui frappe le plus souvent dans le comportement de ce gardien du lieu saint, c’est son indépendance. Celle-ci se manifeste le plus souvent à l’égard du curé. Enfant de chœur dans une paroisse de Picardie, j’ai connu un bedeau qui répondait au nom de Leroy. Ou plutôt il ne répondait jamais, quand son curé l’interpellait à un moment où le digne septuagénaire s’estimait indisponible. Chaque dimanche, durant le sermon de son pasteur, il s’installait spectaculairement dans les stalles et faisait mine de s’endormir comme bercé par le débit oratoire de l’exégète. Un sujet de continuelle discorde entre le curé et son chevalier servant était le poêle de la sacristie qu’ils ne s’accordaient jamais à trouver à bonne température. C’est ainsi qu’un matin où une trop grande liberté de paroles avait entraîné notre bedeau à mépriser les valeurs hiérarchiques, il s’entendit sévèrement rappeler : « Mais enfin, Louis, n’oubliez pas que je suis le curé ! » Et l’autre, superbe, et puisant dans une congénitale fidélité à la dynastie une perle héroïque, de rétorquer : « Et mi, Mossieu l’curé, mi, j’sus le Roi ! » (le bedeau s’appelant Louis Leroy). Un simple bedeau n’aurait jamais pris cette licence dans une paroisse où il y aurait eu un suisse. Car, à cette époque, les enfants avaient encore la chance, dans certaines paroisses importantes, d’être comblés par les démonstrations para-militaires d’un suisse. Le chapeau de pandore, la hallebarde et la casaque de portier de cinéma, autant d’attributs qui classaient cet homme d’église parmi les hérauts des grands siècles. On exigeait d’eux qu’ils soient grands ; en général, on les recrutait laids. Aujourd’hui, cette race s’est éteinte. Il nous reste les bedeaux. Et les bedeaux conservent leurs curés. Avec lesquels ils continuent à se chamailler, pour le meilleur moral des paroisses. Des esprits sévères déplorent cet état de choses. Ceux qui, en adhésion perpétuelle à une charité ouverte, cherchent à ne voir en chaque situation que le côté agréable, trouvent cela charmant. Des critiques avancés sont même allés jusqu’à préconiser que pour mettre, à long terme, fin à cette incompatibilité, il serait nécessaire que tout séminariste – qui dans bien des cas devient un jour curé, donc patron de bedeau – fasse un stage dans la bedellerie. Pour ma part, j’aime le bedeau tel qu’il se comporte aujourd’hui et formule le souhait que ce chevalier de la burette demeure, pour des générations encore, l’amortisseur des humeurs de son maître pour la plus grande joie de nos paroisses chrétiennes.


Le curé touriste
Les gens du voyage, de nos jours, ne sont plus uniquement les nomades et les artistes vivant du chapiteau car on trouve les passionnés de la route dans toutes les couches de la société. Chez les curés aussi. C’est surtout dans l’immédiat après-guerre que l’appel de la route s’est manifesté dans les âmes des jeunes. Beaucoup de ceux-ci ont entraîné leurs pasteurs dans cette nouvelle forme d’évasion. Il y a, bien sûr, les vacances. On ne peut plus les prendre à 10 km. De chez soi. Il faut rouler. On a commencé par faire de l’auto-stop. La soutane obtenait toujours un certain succès. Mais ce n’était nullement une solution d’indépendance. Est venu ensuite le règne du scooter et de la mobylette. On voyait nos ecclésiastiques utiliser toutes les formes d’engins depuis le vélo traditionnel sur le guidon duquel on avait ajouté un moteur de machine à coudre jusqu’à la grosse moto 500 cm3 culbuteur qui réveille tout un village quand on la fait démarrer dans le petit matin. Mais la voiture justifia très bientôt son utilité : services à rendre aux paroissiens, fatigue cardiaque dont-le-médecin-dit-qu’il-faut-absolument-soigner-ça et surtout-éviter-tout-déplacement-fatigant, occasion unique offerte par un paroissien qui avait absolument besoin d’une plus grosse voiture et dont-la-2-CV-n’avait-que-20.000km-et-qu’il-laissait-à-un-prix-dérisoire. Et c’est ainsi que la plupart de nos curés connaissent aujourd’hui l’ivresse du volant et peuvent répondre à l’exaltant appel de la route. La solution est donc trouvée pour les vacances. Eventuellement, pour comprimer les frais, on se tasse à cinq ecclésiastiques dans une quatre places et en avant pour Lourdes ou l’Espagne. Mais la disponibilité du pasteur pour son enrichissement spirituel et intellectuel se trouve comblée : plus de problèmes pour se rendre aux congrès, tellement enrichissants – et combien nombreux ! – à notre époque. Ajoutons-y les sessions d’études, les week-ends de réflexion, les semaines sociales, journées nationales de ceci, rencontres internationales de cela, autant de raisons d’amortir la voiture. Certes, le permis de conduire n’est pas nécessairement gage de conduite irréprochable. Encore une fois, la corporation cléricale ne fait nulle exception à cette constatation absolument générale et généralement reconnue. Il y a parfois un manque de dispositions mais il semble que la Providence ait voulu éprouver certains pasteurs d’une façon parfois cruelle dans leur vie d’automobiliste . N’a-t-on pas vu il y a quelques années, quatre curés revenir par le rail alors qu’ils étaient partis par la route : la Chrysler d’avant 1935 avec laquelle ils avaient entrepris le voyage à la Côte d’Azur s’était désagrégée sur une nationale française, nul garagiste n’avait voulu reprendre les restes de l’engin et seul un brocanteur s’était laissé séduire par l’ensemble folklorique et leur avait généreusement allongé la somme de dix mille francs (français anciens). C’est le même chauffeur qui, poursuivi par un sort malin, a dû abandonner sur les bords du Pô une Cadillac douze places qui se prêtait à merveille aux transports en groupe dans un confort indiscutable – c’était une ancienne voiture de la Cour de Belgique – une puissance de moteur rare à notre époque – vingt-six chevaux – mais, funeste harmonie des chiffres, une consommation de vingt-six litres aux cent kilomètres… Ceci n’est pas tellement ruineux quand on l’amortit à de nombreux passagers mais quand un moteur de cette puissance se met à exploser à 2 kilomètres de Milan, qu’on a la vie sauve grâce à la proximité d’un fossé qui met à l’abri des effets peu sympathiques de l’explosion et qu’il faut ensuite trouver place dans les transports en commun pour regagner la Belgique, il est permis à ce curé de se demander s’il n’est pas la victime expiatoire de toute une génération. D’autant plus que, rentré en son presbytère, il se trouve être l’objet de poursuites du Ministère du commerce extérieur pour avoir exporté illicitement un véhicule ! Et l’on arracherait des larmes de pitié au rhinocéros le plus féroce quand on lui apprendrait que le même Fangio, lors d’une de ses dernières randonnées s’est retrouvé, sur une route du Brabant wallon, au volant d’une voiture de location, miraculeusement intacte alors que le véhicule se trouvait retourné au bord d’un talus. Et l’on appréciera la maîtrise de ce chauffeur malheureux qui déclarait qu’avant de s’extraire des ruines de sa conduite, qui fut intérieure, il avait pris la précaution d’en serrer le frein à main.
Certes, si la primauté est à l’automobile, n’a pas totalement disparu l’agrément du voyage en groupe par car ou train. C’est d’ailleurs moins fatigant et plus communautaire. Mais pas exempt de tout inconvénient. Un train doit être pris à temps et ne pas être perdu en route. Tel ce digne aumônier d’une œuvre des aveugles qui, au premier arrêt que commet le convoi pour charger un groupe d’adhérents au Congrès national où ils se rendent, s’empresse de sauter sur le quai pour prendre en charge les indigènes qui doivent se trouver groupés. Il cherche en vain : il ne voit pas les aveugles, les aveugles ne voient pas l’aumônier. Le chef de gare de cette villette avait, outre la chanson qu’ils ont tous, un sens assez cruel de la farce. C’est ainsi qu’il profite du moment où le remuant ecclésiastique s’engouffre dans le tunnel à chercher ses ouailles, pour donner le signal du départ. Au temps où les curés portaient soutane, ils restaient en permanence nantis de l’essentiel de l’appareil vestimentaire et de son contenu. Dans le cas présent, le clergyman n’avait pu résister à la température ambiante du train et avait très vite laissé tomber la veste. Celle-ci contenait, comme ça arrive souvent, le portefeuille de l’abbé. C’est donc un grand garçon en vareuse, démuni de quelque billet de chemin de fer, riche de quelques pièces de monnaie, qui se trouve dans la nécessité de chercher un taxi, d’obtenir du chauffeur sur la seule garantie de sa bonne mine, de le mener jusqu’à la capitale. Confortablement installé devant un taximètre qui comptabilise à une vitesse ahurissante un volume de kilomètres transformé automatiquement en une dette dont la progression ne s’harmonise pas nécessairement aux moyens d’un curé de campagne (le casuel lui ne connaît jamais de courbe ascendante), notre apôtre en est venu à regretter de ne pas connaître l’infirmité de ceux qu’il est censé mener vers l’évangélisation. Comme le dôme du palais de justice de Bruxelles se profile dans un proche horizon, notre abbé découvre la valeur de cette déclaration de Vauvenargues : « L’opportunité d’un service en double le prix ». Arrivé à destination, le curé des aveugles n’a aucune énergie à dépenser pour trouver emprunteur. Il se trouve enfermé dans le taxi par son propriétaire qui ne consent à l’en libérer qu’après l’avoir échangé contre les espèces sonnantes et trébuchantes, que veut bien lui remettre l’aumônier national, seule autorité patentée – et pourvue de deniers – qu’on trouve à l’atterrissage.

Mon oncle-curé
Dans nos milieux très chrétiens d’Europe occidentale, rares sont les familles qui ne peuvent se gausser de la possession à quelque branche de leur arbre généalogique, d’un lointain parent, oncle ou arrière-cousin, exerçant les fonctions ecclésiastiques entre l’Orient et le Pôle Nord. Pour ma part, je suis le parent pauvre et l’exception qui confirme cette règle enrichissante. N’ayant pas de parent curé, j’ai « adopté » un oncle-curé. Je l’ai choisi de campagne et de bonne compagnie, c’est-à-dire aimant la compagnie et de capacité telle qu’il dispose en sa cave de quoi transformer un auditoire morne en une communauté agissante et fertile en réjouissances fraternelles. Mon oncle-curé ne sait se classer entre ceux qui partagent leur cave ou aident les autres à partager la leur. Pour lui, chaque jour que fait le Seigneur est un cantique éternel et c’est surtout dans la création que l’on rend à l’Auteur de toutes choses le culte qui lui revient. C’est-à-dire que sans rechercher les occasions d’un très volontaire symbolisme chrétien qui élève les sentiments, il profite de celles qui se présentent. Et suivant que celles-ci sont prolifiques de bien ou non, il a adopté une fois pour toutes ce leitmotiv vulgarisant cette pratique philosophique : « Demain sera un autre jour » (4). A toute heure de jour et de nuit, mon oncle-curé est hospitalier et sa cave est toujours ouverte. Si vous le visitez le jour de sa fête, c’est religieusement qu’il vous servira un cru qui versera en vous un océan de bonté, parce qu’il étincelle depuis le temps qu’il faut à la chaleur des bûches. Le bouquet en rendrait jaloux l’abbé Serneels lui-même (5). A l’improviste, l’accueil n’en est que plus chaleureux parce que l’aubaine est inattendue mais le rubis foncé venant de la cave glacée qu’il partage, ennobli par l’âge et le repos, vous fait regretter de n’avoir pas annoncé la visite quelques heures auparavant, conscient que vous êtes de recevoir une onction dont toutes les indulgences ne sont pas réparties.
Le milieu rural où vit mon oncle-curé ne supprime pas tout problème domestique. Il en eut de multiples et les résolut en un acte de détermination, rare chez ces natures magnanimes, en renonçant à tout gouvernement. L’ambiance du canton, il faut le souligner, tournait ces dernières années, à l’indépendance (6).
La campagne est particulièrement fertile en problèmes de toutes espèces. Les bénédictions notamment y sont très largement revendiquées : récoltes, bétail, élevage, etc. Mon oncle-curé a notamment un confrère qui s’en vint, un jour, à un centre particulièrement réputé pour sa diffusion de toute production diocésaine, nationale, internationale mais nécessairement cléricale. Il cherchait un rituel pour les bénédictions spéciales à dispenser en période épidémique de fièvres aphteuse. Le gérant dont on sait l’esprit d’à propos, l’orienta immédiatement vers les éditions de La Bergerie qui, dans le sixième arrondissement de Paris, sont aussi connues de la catholicité, que n’est appréciée dans notre diocèse la « Revue diocésaine de Tournai ».
L’énergie de mon oncle-curé qui le détermina à renoncer à toute emprise dictatoriale en sa cure créait néanmoins chez cet homme particulièrement sociable un problème de solitude que ne comblait pas entièrement le contact, pourtant fréquent chez ce pasteur authentiquement zélé, avec son troupeau. Le vide du presbytère lui était pénible et il s’accorda la fantaisie d’un compagnon aussi fidèle que bruyant en se rendant maître et propriétaire d’une chienne. Tenant du basset et du ratier, cet animal, malgré l’absence de tout pedigree, accusait tout de l’authentique chien de rue. Sa conversion fut vite opérée et il devint en quelques jours le plus parfait chien de curé. Hélas, la loi canine est la même pour tous et le phénomène de la mue printanière et automnale s’accusait d’une façon spectaculaire sur la soutane de son seigneur et maître. La première session du Concile vint heureusement arbitrer cet inconvénient vestimentaire et mon oncle-curé choisit comme complet un anthracite jaspé sur lequel les envahissantes caresses du brave animal ne faisaient pas apparaître les saisons.
S’il est un aspect touchant de la personnalité de mon oncle-curé, c’est la simplicité. Peu doué pour les grands effets prédicatoriaux, n’accuse-t-il pas lui-même n’avoir jamais connu la concupiscence de la chaire. Et pourtant, certaines prestations homilétiques sont pour lui un cruel pont-aux-ânes. Notamment, quand la horde de ses neveux – car nous sommes nombreux dans le clan par le sang ou par l’adoption – se rendant maître des lieux le samedi soir pour l’organisation d’une agape aussi paroissiale que familiale, commettent l’incorrigible distraction d’égarer le texte du sermon du lendemain. Sermon que doit improviser celui qu’on a salué le matin de l’originale appellation de « mon oncle-Lacordaire » avec la conscience qu’en dessous de la chaire de vérité, une quarantaine d’yeux de neveux et nièces, regardent son nez et attendent la minute où l’homélie va bifurquer vers la récitation des prières du chrétien.
Si l’accident veut que certains membres du clergé me lisent, qu’ils sachent que c’est la première fois qu’il m’est offert d’écrire dans une revue d’une telle tenue. Le ton que j’ai pris est celui que connaissent mes amis, et je crois en avoir quelques-uns dans la corporation dont je parle et j’ai cru pouvoir rester tel qu’on m’accepte habituellement. Si j’ai choisi ce thème du curé, c’est que j’ai remarqué que si certains auteurs en parlent d’abondance, d’autres évitent délibérément d’en traiter. L’auteur le plus lu de notre époque, bien que fils soumis de la sainte Eglise, n’y fait guère allusion dans ses nombreux ouvrages (7). Un autre qui devient spécialiste du thème et les présente sous un jour qui se veut sympathique met dans la bouche de ses personnages des paroles telles que : « Je ne vous aime pas parce que vous êtes un curé » (8). Pour ma part, je ne sais être compliqué et considérant le prêtre par le jeu du contraste, j’en traiterai peut-être encore si l’on ne m’en veut pas trop (9).

(1) Il convient de signaler toutefois la régularité avec laquelle paraissent certaines éditions résolument « d’Eglise » dans le titre et le contenu, même si la périodicité est évangéliquement de sept fois l’an.
(2) Ceux qui ont quelque lettre s’inspirent parfois d’ailleurs de l’Alceste originel à qui Molière fait déclarer : « Quel besoin si pressant avez-vous de rimer et qui diantre vous pousse à vous faire imprimer, pour prendre de la main d’un imprimeur le nom de ridicule et misérable auteur ? »
(3) M.-J. LORY, Quatrième vicaire, Desclée De Brouwer. Roman d’humour racontant les avatars d’un étudiant de Sorbonne qui, pour gagner sa vie embrasse provisoirement la profession de bedeau.
(4) Autant en emporte le vent, film d’après-guerre, avec des artistes d’avant-guerre sur un thème de toujours.
(5) Félix TIMMERMANS, Le curé de la vigne en fleur, Editions l’Essor, traduction française de Jos. Maenhaut.
(6) C’est dans ce doyenné que l’on raconte cette anecdote qu’on prétend authentique, depuis qu’on n’en connaît plus l’auteur, du curé de X. qui n’était vraiment maître chez lui que lors des trop rares absences de sa ménagère. Le fait était connu et les confrères ne manquaient jamais, en toute charité fraternelle, de déplorer avec excès l’esclavage du pasteur assujetti. Un jour de conférence où les sarcasmes se sont manifestés avec une telle ampleur, après le dernier bourgogne, notre victime rentre chez lui, bien résolu à redresser la situation et à reprendre le gouvernail de sa maison d’une main aussi ferme que cléricale. Et le voilà, rentrant au presbytère, accueilli par sa gouvernante qui l’apostrophe immédiatement : « Et alors, Monsieur le Curé, qu’est-ce qu’on a raconté en conférence ? » Notre Lagardère se blindant dans une attitude aussi inattendue que patronale de déclarer : « Marie, à la conférence, on a dit que le curé était maître chez lui et n’avait de compte à rendre à personne ». Il avait sorti cela d’un seul jet avec une audace qui le laissait pantois. Il y eut un moment de stupeur dans le chef de celle qui se considérait à la fois comme le premier vicaire et le doyen de la paroisse. C’st toutefois très calmement qu’elle croisa les bras et toisant la victime qui, déjà, s’était ratatiné dans sa bergère, lui rétorqua : « Ah ! on a dit ça en conférence, Monsieur le Curé ? Eh bien, puisque c’est comme ça, vous n’irez plus en conférence, Monsieur le Curé ».
(7) HERGE, Les aventures de Tintin, Casterman, Tournai, Paris.
(8) Michel de SAINT-PIERRE, Les nouveaux aristocrates, Editeur Calmann-Lévy, Paris.
(9) Les anciens prêtres : ce que j’écrirai, un jour, si mes clients m’en laissent le temps et… si je trouve un éditeur.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire