Gaston et Michel
C’était en 1942. Il y avait une semaine technique pour les dirigeants de Patro qui se tenait à Loverval. Elle était réservée à la régionale de Charleroi. A cette époque, les Patros connaissaient une prospérité sans cesse grandissante. Nous avions une régionale à Tournai, outre St-Louis (le plus grand !), des St-Piat et St-Nicolas étaient fort fréquentés. Mais une équipe de St-Louis s’est rendue à Loverval. Pourquoi ? Parce que Guignol qu’avait inventé l’incontournable Georges Petit avait été commercialisé intelligemment par l’abbé Debraquelaire. Une édition « Guignol moderne » était née et l’on vendait des plans de théâtre, de décors, des marionnettes, des sketches, des plans d’habits… On est allé exposer tout cela pour nos cousins carolos. Si mes souvenirs me servent bien, devaient être de l’équipée : Georges Petit, Manu Lefèbvre, Maurice Bufkens, André Gosse, Gaston Carette, Michel Allard, Jacques Desprez et Pol Guilbert. Gagner Loverval par le rail, ce n’était pas une sinécure, d’autant qu’on emportait avec nous le matériel d’exposition en ce compris notre théâtre de Guignol démonté, c’est-à-dire de hautes planches, des valises dont on croulait sous le poids en sus de notre modeste bagage. En train, on faisait Tournai-Mons, Mons-Charleroi et en vicinal, Charleroi-Loverval. Ces transports en commun, durant la guerre, étaient souvent combles. C’est ainsi que le grand Michel a fait Charleroi-Loverval sur un marchepied du tram en tenant, à l’extérieur, les plus grandes planches du Guignol. On descendait, pour ce rassemblement, à l’Institut St-André de Loverval, vaste complexe scolaire entouré d’un parc magnifique. Mais il n’y avait pas place pour nous loger. Les organisateurs nous avaient découvert un grenier perché au-dessus d’une porcherie. Il y avait un grand lit, quelques paillasses et de la paille. On était une bande de copains en expédition, le roi n’était pas notre cousin. Bien sûr, il n’y avait aucun éclairage sinon que nous étions équipés d’une lampe de poche. Dans les recommandations de l’abbé Debraquelaire, il y avait entre autres exigences de discipline : « le soir, on s’endort en pensant au Patro ». Recommandation bien superfétatoire car, comment eussions-nous pu faire autrement ? Nous faisions mieux que d’y penser, nous l’évoquions, nous le vivions.
Et c’est ainsi qu’un soir, les grognements des cochons s’étant tus, l’obscurité aidant à la confidentialité, une voix s’est exprimée doucement. Doucement parce que tout ce que faisait notre ami, c’était doucement. Il avait accepté au Patro, les tâches les plus domestiques. Il était percepteur des cotisations du dimanche (25 ou 50 centimes ?), il était bibliothécaire avec sa blouse marron qu’il portait comme un serviteur de grande maison. Et voilà ce que disait Gaston : « Michel, je voudrais te dire une chose. C’est que tu n’es pas de la même classe que la plupart d’entre nous. Mais tu es simple, tu es gentil avec tout le monde et ça, je tiens à te dire que je l’apprécie ». Je crois que la confidence de Gaston s’est arrêtée là. Il n’était l’homme des grands discours mais, le climat aidant, il osait être expressif dans la communication d’une vérité qu’il portait en lui. Cela – il ne s’en rendait peut-être pas compte – c’était la délivrance des lettres de noblesse de l’œuvre sociale qu’était le Patro en même temps que de l’authenticité de la véritable amitié. On la vivait, c’est vrai mais on avait rarement l’occasion de la définir. Gaston était fils d’agent de police, il habitait ces logements sociaux « A l’garzerne » comme disaient les Tournaisiens, c’est-à-dire la caserne des Agents de Police. Michel habitait une sorte de château mais ne tirait aucune vanité de quoi que ce soit ni même, par exemple, de ses exploits sportifs. C’est dans ces années-là qu’il jouait en « première » au Racing mais plutôt que de fêter une victoire – ou de noyer une défaite – il arrivait le dimanche soir au patro pour jouer au ping-pong ou au foot de table.
Ce qui est vrai, c’est que Michel était presque une exception au niveau fréquentations sociales. Pour peu que je me rappelle, il n’y avait guère que Jean Voisin (jeune avocat décédé en 44) et, plus tard, Henri Chandelon, à être des élèves du Collège, à fréquenter un patronage. C’était, chez les bourgeois de Tournai, considéré comme le rassemblement des pauvres d’esprit…
Mais les classes sociales, pour ceux qui aimaient les maintenir, existaient. C’est ainsi que… je reviens à Loverval. Le jour du retour, Michel me demande : « t’as pas envie qu’on passe par Bruxelles, tu pourrais voir tes oncle et tante ? ». C’est vrai qu’on disposait d’un ticket qui nous permettait, tout autant de passer par Bruxelles plutôt que Charleroi. Je n’avais à ce moment, sans doute jamais vu Bruxelles et Michel me promettait une visite du Bois de la Cambre. J’ai donc accepté. Pourquoi Michel me parlait-il de mes oncle et tante, c’est qu’Eloi et Mariette Guilbert étaient concierges d’un complexe immobilier au coin de l’avenue Louise et de l’avenue Jeanne. La tante de Michel y habitait et devait en être propriétaire ou co-propriétaire. Quand Michel descendait chez sa tante, il ne pouvait pas fumer dans ce luxueux appartement alors, il descendait aux cuisines-caves dans la loge d’Eloi et Mariette qui étaient tout fiers d’accueillir « Monsieur Michel » qui venait y fumer sa pipe et converser de Tournai. Bon, après un tour en forêt de Soignes, sur le coup de midi, nous arrivons chez nos tantes. J’avais 16 ans mais jamais, je n’avais pris un ascenseur. C’était, à cette époque, des… (texte non terminé)
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